Aix-en-Provence: méta-atelier, texte du 10 Mai

La grève 10/ 05/ 2007

« Quand à nous, quoiqu'il advienne, nous ne pouvons que répéter avec
Debord les mots de Marx à Ruge: "On ne peut certes pas dire que j'aie
trop d'estime pour l'époque présente; mais si je ne désespère pas
d'elle, c'est simplement du fait de sa situation désespérée qui me
remplit d'espoir". » . Giorgio Agamben


En ce 10 mai, nous sommes la veille d'une session des « protocoles
méta » dans l'espace des Grands Bains Douches de la Plaine (cf
document d'information plus bas)
En ce 10 mai, nous déjeunons comme un jour de grève…
Le méta-atelier de l'école supérieure d'art d'Aix-en-Provence, se
retrouve à Marseille autour d'un repas dont l'axe principal de
conversation est l'objet de la grève !


Nous venons de la grève
(activité de gréviste méta-dada…)

Comme on a rien sans rien, nous permutons le rien de l'art contre les
petits riens (niques) de nos méta-activités - ce qui est ni plus ni
moins, de près ou de loin, la poursuite de la "grève" entamée voilà
déjà longtemps par quelques anciens : Rimbaud, Mallarmé , etc.

TristanTzara :
-"Il y aurait une solution : se résigner; tout simplement: ne rien
faire.
Mais il faut avoir une énorme énergie. On a un besoin presque
hygiénique de
complications." (Lettre ouverte à Jacques Rivière)
- "Tout le monde sait que Dada n'est rien. Je me suis séparé de Dada
et de moi-même aussitôt que j'eus compris la véritable portée du rien.
Si je continue à faire quelque chose, c'est parce que cela m'amuse, ou
plutôt parce que j'ai un besoin d'activité que je dépense dans tous
les sens." (Conférence sur Dada / 7 manifestes Dada et Lampisteries -
Pauvert )

- A la limite faire de la grève une inexpérience.
Une activité qui n'a pas d'image de soi, qui se dissout dans les
actes, les matériaux, les formes qu'elle emprunte, dans les panoplies
des moyens qu'elle emprunte pour s'égarer...

La grève continue:

« Les hommes savent de mieux en mieux à cause de quoi ils agissent,
ils ne savent plus pourquoi : une causalité de mieux en mieux connue
les laisse en face d'une finalité absente.(...)
Et c'est bien cela qui fait sens pour chacun d'entre nous:
l'épanouïssement individuel dans la société, certes, mais tout autant
en elle au-delà d'elle et, il faut le dire, grâce à elle. La fin de la
politique - que son contenu soit économique, social ou étroitement
politique - est méta-politique : elle est anthropologique.Elle est
donc là où elle s'arrête : sa fin au sens de "but" se trouve dans sa
fin au sens d"arrêt", dans l'expansion maximale de la vie
individuelle...mais chez tous, dans l'accés à une espèce de gratuité
superbe de la vie individuelle et de ses jouissances, mais rendue
universelle.
La problématique de l'aliénation telle que nous l'entendons et
par-delà les déviations que le "marxisme" a pu connaître - économisme,
technicisme, politicisme, etc...- prend en charge complètement,
théoriquement et pratiquement, ce souci. Tout bien pesé, elle nous
paraît constituer le seul facteur de sens pour une politique qui en a
bien besoin et donc le seul rempart contre la montée d'un nihilisme
que l'on peut dire moderne mais qu'il faut aussi dire capitaliste. »
Yvon Quiniou. Figure de la déraison politique. Editions Kimé. p152

Nous sommes des excédents.
Nous sommes des éleveurs de petits riens et de je-ne-sais-quoi.
Nous sommes dans un état d'éveil et de qui-vive
Oui inventons une situation pour débouter pendant quelques jours le
cynisme. Nous allons vers ce que l'on ne sait pas, mais nous n'irons
pas n'importe comment.


Surprendre quelques moyens ( sans s'encombrer des dispositifs
psychologiques ou des justifications secondaires). Accueillir l'
hors-soi , sans avant ou arrière pensée. Se dessaisir de soi, laisser
fluide les variations des états mentaux et corporels, lâcher la
"conscience de"... Lâcher le corps à perte de mesure... Apprivoiser le
tohu-bohu et laisser agir l'activité jubilatoire générale, entre le
déjà-là et le pas-encore-là...
Découvrir alors que l'on sort d'un long sommeil, d'une fastueuse
patience et que l'on est agi par des conversations variées avec les
autres, les choses et les je-ne-sais-quoi...
Accepter de n'être que nuée, un peu de buée, une évaporation...
Mais pas n'importe quelle évaporation, car nous nous souvenons d'un
vieux gréviste :


« A Georges Izambard

Charleville, (13) mai 1871.

Cher Monsieur !
Vous revoilà professeur. On se doit à la Société, m'avez-vous dit;
vous faites partie des corps enseignants : vous roulez dans la bonne
ornière. - Moi aussi, je suis le principe : je me fais cyniquement
entretenir; je déterre d'anciens imbéciles de collège: tout ce que je
puis inventer de bête,de sale, de mauvais, en action et en parole, je
le leur livre: on me paie en bocks et en filles .
- Stat mater dolorosa, dum pendet filius,- Je me dois à la Société,
c'est juste, - et j'ai raison. - Vous aussi, vous avez raison, pour
aujourd'hui. Au fond, vous ne voyez en votre principe que poésie
subjective: votre obstination à regagner le râtelier universitaire, -
pardon ! - le prouve ! Mais vous finirez toujours comme un satisfait
qui n'a rien fait, n'ayant rien voulu faire. Sans compter que votre
poésie subjective sera toujours horriblement fadasse.
Un jour, jespère, - bien d'autres espèrent la même chose, - je verrai
dans votre principe la poésie objective, je la verrai plus sincèrement
que vous ne le feriez! - Je serai un travailleur : c'est l'idée qui me
retient, quand les colères folles me poussent vers la bataille de
Paris, - où tant de travailleurs meurent pourtant encore tandis que je
vous écris ! Travailler maintenant, jamais, jamais; je suis en grève.
»
Rimbaud (Poésies/ CF-Flammarion /Lettres - p137)


Pas n'importe quelle nuée non plus, elle est proche de l'imagination
radicale de Castoriadis :

« Castoriadis renouvelle absolument la question. L'imagination
radicale est l'activité par laquelle tout être vivant se fabrique son
monde propre, à chaque fois singulier. Chez l'homme, cette imagination
radicale crée en outre les "significations imaginaires sociales",
socle de la vie collective, des religions, des institutions, du droit
etc. Plus particulièrement, "l'imagination radicale du sujet humain et
l'imaginaire social instituant créent, et crée ex nihilo." C'est cet
ex nihilo que cette imagination confectionne les structures de
l'existence humaine : vitales, psychiques et socio-politiques.
Castoriadis renverse la vulgate philosophique: loin d'être des
productions de la raison , les constructions politiques, juridiques et
morales sont des créations de l'imagination (la raison étant elle-même
une dérivée de l'imagination).
D'une façon générale, l'imagination radicale, dans les trois sphères
qui sont celles de la vie, de la psyché, de la société, invente à
chaque fois un "monde propre", un monde pour soi, qui invariablement
se caractérise par la clôture.(...)
Qu'est-ce que l'autonomie ? Réponse de Castoriadis: "L'autonomie est
autoposition d'une norme, à partir d'un contenu de vie effectif et en
relation avec ce contenu."
Plus précis: "Nous concevons l'autonomie comme la capacité, d'une
société ou d'un individu, d'agir délibérément et explicitement pour
modifier sa loi, c'est-à-dire sa forme." Aujourd'hui, ce projet paraît
commun à la psychanalyse issue de Freud et, bien qu'il soit tombé en
sommeil, à la politique.
"Deviens autonome": voilà l'impératif pratique qui aux yeux de
Castoriadis, domine les trois champs, politique, psychanalytique et
philosophique.
L'objet de la politique consiste à créer, en se servant de
l'imagination radicale, des institutions qui, une fois intériorisées,
permettent l'accès de chacun à "l'autonomie". D'après Castoriadis,
"ces institutions tiennent ensemble parce qu'elles incarnent chaque
fois un magma de significations imaginaires sociales. Il n'y a jamais
eu et il n'y aura jamais de société purement fonctionnelle."(...)
Une nouvelle clôture s'est refermée sur nous, celle de l'impérialisme
économique dont Vivianne Forrester a si bien décrit l'inédite barbarie
- pour Castoriadis, "le prix à payer pour la liberté, c'est la
destruction de l'économique comme valeur centrale, et en fait,
unique."

Robert Redeker "Contre le conformisme généralisé"-Le Monde
Diplomatique- Août 1997 :


Métamicalement

Aucun commentaire: